• A Francfort, une nuit d'octobre, la traductrice Claudia Wolf surprend l'écrivain Claude Galien en train de s'enivrer, et l'idée lui vient d'apporter un peu d'ordre dans cette vie dissolue. Pendant ce temps, à Lille, Stéphane, jeune artisan, rentrant chez lui, se heurte au cadavre de sa mère, et le cri qu'il pousse alerte une prostituée qui se rue sur les lieux du crime. A Paris, Antoine Fabri, qui se rend à la gare du Nord pour accueillir sa maîtresse, rencontre dans le métro un prince africain en exil et une réfugiée chilienne. Ainsi, pendant vingt-quatre heures, des personnages qui n'avaient en apparence rien de commun voient (ou ne voient pas) les fils de leurs destins s'entre-nouer. Et au cours des quatre journées qui composent le roman d'Hubert Nyssen, ces rois borgnes - mais des reines aussi - comme on en trouve dans les salons, les rédactions, dans les trains, sur les places, en marge ou dans l'ombre, règnent sur les aveugles de leurs petits territoires. Le plus singulier d'entre eux, véritable faire-valoir de tous les autres, c'est Dieudonné, un échappé du cirque de la fiction, haut comme trois pommes, tour à tour persécuté et persécuteur, tendre et méchant, sensuel et religieux, roitelet indiscret et fantasque qui mène le bal. Ce roman, construit avec une passion d'horloger, composé dans la profusion, mené tambour battant, nous conduit, épisode par épisode, à découvrir la trame de vassalité dans ce royaume où les borgnes sont rois : le nôtre.

  • Comme tel illustre artiste de l'Orient était « fou de dessin », Nyssen, lui, est fou de langage. La sève, la saveur des mots souvent prennent l'initiative dans sa poésie, qui semble résulter de leur puissance, de leur qualité. Dans notre langage coutumier, les mots couvrent les choses, les revêtent d'écailles opaques, les alourdissent de pesanteur morte. Ici le mot est parfois animé : il a puissance éclairante et entraînante. A tel point Hubert Nyssen réclame-t-il toute-puissance du langage qu'il ne craint pas de recourir à l'invention, ou de puiser dans le trésor des mots rares. Ce sont là des épreuves qui mènent à l'aube simple des grands vers.

  • Dans le bulbe africain, l'Algérie s'enchâsse profondément. Six mille kilomètres de frontières communes avec la Tunisie, la Libye, le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Sahara Occidental et le Maroc en témoignent. En revanche, avec ses onze cents kilomètres de côtes, l'Algérie est enclavée dans la charnière méditerranéenne. Dualité qui implique un double destin : africain et intercontinental. L'Algérie rassemble aussi trois configurations exemplaires de l'éternité : la mer, la montagne et le désert. Elle propose donc, par des spectacles venus des âges, une initiation dans laquelle les éléments de la géographie deviennent les supports de l'imagination. Mais veut-on surprendre la mer qui se pare et se dénude dans une danse ininterrompue ? Percer les secrets que dissimulent les chapes rocheuses ? Déchiffrer les conciliabules du désert ? Il convient alors de ne point traverser, courir ou contourner. Il importe au contraire de louvoyer, de s'abandonner à une dérive et, comme disent les navigateurs, de se mettre à la cape. Car il ne peut s'agir que d'une navigation dans ce territoire de 2 300 000 km2. Et, dès lors, le livre que voici se présente comme un livre de croisière.

empty